Mai 2001
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LES AMIS DE PAKSANE

Voyage d'Emmanuel et Outao à Paksane du 18 au 25 mars 2001:

lettre d'Emmanuel

Le voyage à Paksane n'est pas un exploit. Un soir, sur internet, on réserve un aller-retour Paris-Vientiane, on se libère une grosse semaine. Ne pas oublier le visa, une visite chez le médecin pour rassurer l'épouse forcémment un peu angoissée. Et puis, un vendredi soir, on quitte le travail en disant "Bon week-end !". Dix jours plus tard, on rentre un mardi matin, les collègues ne se sont pas aperçus de votre brève absence, on serre des mains "ça va bien ? faudrait qu'on se voit".

Malgré le décalage horaire, on n'est pas vraiment fatigué, mais on réalise que l'esprit parfois si vif présente alors de plus grandes inerties que le corps: Les pieds sont quelque part en région parisienne, mais la tête est encore dans un autre monde. J'ai séjourné toute la semaine à Paksane chez David Sy. Outao était arrivé une semaine avant moi et logeait chez sa sœur, à moins d'un kilomètre. C'était bien d'être deux, un falang (1) et un lao pour représenter l'association. En passant à Vientiane, j'avais eu le temps de voir 3 anciens de l'école Mazenod à Paksane, très intéréssés par la liste d'adresses des Amis de Paksane. Ils ne se voient pas forcémment beaucoup entre eux, mais, si on avait besoin d'un relais à Vientiane, on pourrait compter sur eux.

Un certain nombre de rencontres que nous avons eues à Paksane ont un rapport assez direct avec les actions passées ou à venir de l'association. Nous en rendons compte ci-dessous: Foyer de garçons, foyer de filles, lycée Mazenod, lycée Sythanaxay, école ménagère, Pak Beuak. Il y a aussi toutes les "missions" parallèles qui articulent tout autant ce genre de voyage: Passer voir une sœur, une mère, aller porter des médicaments à un neveu, remettre une petite somme d'argent à un frère.

Foyer

Le Foyer "Les Amis de Paksane" a été initialement financé par notre association, mais le complément nécessaire à l'entretien des enfants est maintenant assuré par une autre association, les Enfants du Mékong. Nous restons évidemment attachés sentimentalement au foyer, et sommes prêts à donner un coup de pouce en cas de besoin. Il y a en ce moment 9 garçons au foyer. La plupart sont au collège. L'aîné est en terminale et joue le rôle du grand-frère. Le soir, ils se préparent eux-même leur repas. C'est Me Poy , la femme de David Sy qui s'occupe du ravitaillement, et, en partie, de la cuisine. En fait, le foyer est une extension de la maison familiale de David et Me Poy (2) qui ont toujours hébergé bien plus que leur 7 enfants. Depuis 3 ans, date de la préfiguration du foyer, Vandy, une jeune fille maintenant en terminale, loge chez les Sy et fait bande avec Tik, la dernière fille de la maison et une nièce également en terminale. Quelques semaines avant mon arrivée à Paksane, David Sy m'avait écrit que les plus agés des garçons avaient quitté le foyer. Ils trouvent que la vie au foyer est trop dure: Cours au collège et au lycée, devoirs, travaux domestiques, jardin ou rizière. Effectivement, c'est dur, et ils ont beaucoup plus de liberté au village. Le bref séjour que j'ai fait à Paksane ne m'autorise pas à donner des conseils mais on peut vite se rendre compte que le problème posé n'est pas simple en énonçant certains de ses termes: - Les villages d'où viennent les enfants sont vraiment pauvres. Il est difficilement acceptable, pour leurs parents, de sortir du riz pour nourrir des enfants de 15 ans qui ne sont plus à la maison. Bien sûr, dans une telle situation, on imagine que ce ne sont pas forcémment les parents qui ont le plus de moyens qui aident le plus leurs enfants. - Prendre en charge la totalité de la pension des enfants conduirait à leur donner un statut très privilégié qui ne se justifierait que si l'on était en mesure d'instaurer à l'entrée une sélection "juste". - La "récompense" que les enfants peuvent attendre de quelques années d'études n'est nullement évidente: Ils seront un peu plus instruits, ce qui n'est pas forcémment très motivant pour un jeune de 15 ans, mais s'ils veulent poursuivre leurs études après la terminale, ils se retrouvent en compétition avec des jeunes plus riches et plus pistonnés.

Je rappelle juste ces quelques vérités élémentaires pour que personne dans l'association ne puisse idéaliser le foyer de Paksane. Il faut avoir confiance que dans les années qui viennent, la formule du foyer va se préciser en s'améliorant. Depuis que nous sommes engagés dans l'action "foyer", nous avons essayé d'aller dans le sens d'un équilibre garçons/filles, chrétiens/bouddhistes. 5 filles provenant des mêmes villages que les garçons du foyer sont logées chez les "Sœurs" qui habitent juste à coté de la maison des Sy. Leur hébergement est pris en charge directement par les sœurs. Une autre fille, je l'ai dit, est hébergée chez les Sy. Une demande nous a été formulée par Sim, la sœur de David Sy, qui accueille déjà des jeunes filles à Keng Saddok, un village au bord du Mékong, à 20 Km en aval de Paksane. Sim est "Oblate", c'est-à-dire religieuse laïque. Tant que les filles sont chez elles, leurs frais de pension sont pris en charge par les oblates, mais pour 3 d'entre elles qui devraient aller au lycée l'année prochaine, il faut trouver une solution à Paksane. On pourrait peut-être installer un foyer de filles dans l'actuelle maison des Sy sous l'autorité des sœurs qui sont toutes proches. Cette maison appartient d'ailleurs aux sœurs, et les Sy doivent prochainement déménager dans leur nouvelle maison. Ils seront propriétaires pour la première fois de leur vie. J'ai plus ou moins promis à Sim que l'on pourrait faire quelque chose pour les trois filles dont elle m'a parlé. Dans la mesure où l'association n'est pas spécifiquement chrétienne, il aurait été souhaitable que l'action "foyer" ne se limite pas à des enfants de villages chrétiens. En milieu bouddhiste, les pagodes hébergent souvent des écoliers ou des étudiants. Un jour, nous pourrions prendre des contacts de ce coté là, mais pour l'instant, il vaut mieux que ce soit dit clairement: Les enfants qui bénéficient de notre action "foyer" sont des chrétiens. La plupart viennent de villages Khmus qui ont été installés dans la région de Paksane dans les années 80.

Les écoles dans la région de Paksane

4 nouveaux groupes scolaires ont été récemment financés par des associations bouddhistes japonaises dans la région de Paksane. Le problème est qu'il est plus valorisant pour une institution, gouvernement ou ONG de participer à la création de quelque chose de nouveau plutôt que d'entretenir ou de remettre en état des établissements anciens. Par conséquent, nous sommes très sollicités pour ce genre de contributions. Je dois dire que ce genre de demandes a provoqué en moi des sentiments contradictoires: "Est-ce qu'ils ne feraient pas mieux de construire un groupe scolaire de moins et d'entretenir les plus anciens ? Il suffirait que le Chao-Koueng vende un de ses 4x4 pour la refaire toiture et effectuer les travaux de réfection indispensables au lycée Mazenod ?… " Tout cela est juste mais ne fait guère avancer les choses pour les profs et les élèves qui doivent bien vivre et travailler dans ces lieux. Eux aussi arrivent à récolter un peu d'argent pour installer une nouvelle balustrade sur la terrasse ou aménager un bout de jardin qui donne un peu de coquetterie à des vieux murs. Le dernier soir, lors d'une petite fête donnée par David Sy, j'ai rencontré M. Pane Noymany, responsable de l'éducation de l'ensemble de la province de Borikhamsaï. Somsy l'avait déjà rencontré dans un cadre un peu plus officiel. Il est d'un abord sympathique, mais ne cherche pas à officialiser les relations. Que ce soit dans le secteur de l'éducation ou dans les autres secteurs, les autorités savent que nous existons, elles n'ont pas l'air de vouloir nous mettre des bâtons dans les roues, mais préfèrent, à juste titre, dépenser leur énergie à présenter des projets à des ONG plus puissantes et fortunées que nous.

Le lycée "Mazenod"

Nous avons été reçus (Outao, David Sy et moi) une première fois par le directeur Niphonh Onnesoulathoum, assisté de la directrice adjointe, Mme Vonsavangthong Noulab, professeur de français. C'était une petite réunion où nous avons discuté du passé et de l'avenir, et puis, ils nous ont demandé de revenir deux jours plus tard pour nous faire la surprise d'un baci, en présence de tout le corps enseignant, du président des parents d'élèves (Somsanouk) et de quelques élèves. La cérémonie qui se tenait dans l'ancienne chapelle du séminaire fut suivie d'un petit repas qui fut l'occasion d'un contact direct avec les professeurs. Ils ont réussi à nous émouvoir. Lors de la réunion, on a commencé à parler d'ordinateurs. En fait, ils n'ont pratiquement rien. A fortiori, pas d'ordinateurs. A quoi servirait un premier ordinateur ? Ce serait surtout pour le traitement de texte, mais est-ce qu'il servirait uniquement à l'administration ou bien également aux profeseurs, ce n'est pas très clair. Sans doute ne le savent-ils pas eux-même. Le fait est que l'on voit de plus en plus de "computers" dans les administrations. Cet objet emblèmatique ne saurait donc être longtemps absent du lycée. Ils nous disent quand même que les tôles du toit ne vont pas tarder à s'envoler, et que la réfection du toit est certainement plus urgente que l'achat de "computers". Cette réflexion de bon sens est tout à leur honneur, mais nous aurions été plus à l'aise pour financer un computer que les travaux de rénovation de Mazenod qui se montent quand même à 217 Mkips. Je leur suggère la formule du jumelage entre établissement qui pourrait être le prélude à un financement extérieur. La professeur de Français demande du matériel pédagogique (par exemple, livres de CP) pour apprendre à lire le Français. Les élèves apprennent le français pendant les années de collège et passent à l'anglais pour les 3 dernières années du secondaire. Mazenod comprend aussi des classes de collège, je l'avais oublié. Mme Vonsavangthong demande également des revues en français pour elle. On peut envoyer n'importe quoi, il n'y a pas de problème de censure. Lors du Baci, des professeurs diront à Outao qu'ils auraient besoin d'une photocopieuse. (Fin 99, nous avions donné un chèque pour acheter du matériel de reprographie, mais avec l'argent, ils avaient acheté du grillage, pour empêcher les vaches de rentrer sur le terrain du lycée.).

Le lycée Sythanaxai.

Un lycée s'est récemment installé au Km 4, à la place de ce qui fut un collège à partir de 1973, puis une école normale. "Sythanaxai" est le condensé des noms des villages des environs. Le directeur adjoint et prof de français de cet établissement est Phongsavanh, un ancien de Mazenod qui devait être en cinquième en 1972. Nous avions eu des contacts avec lui après le passage des 3 jeunes à Paksane à qui il avait demandé un peu de matériel, mais nous ne connaissions pas son nom. Comme il avait appris que nous étions à Paksane, il nous a demandé de passer. Outao n'était malheureusement pas là, car il avait dû repasser en Thaïlande pour renouveler son visa. Le directeur est M. Chandy Phomdouangsy. Assistaient également à l'entretien la directrice adjointe, Mme Khamkak Layvanh et une prof d'Anglais, Mme Somphathay Souvannalath. Le lycée, situé prés de la Nam Sane sur un vaste terrain, comprend une demi douzaine de petits bâtiments de un étage. Les installations électriques qui ont existé à une certaine époque sont complètement hors d'usage. En résumé, comme dans la plupart des écoles du Laos, à part quelques tableaux et de la craie, ils n'ont pratiquement rien. J'ai quand même aperçu une roneo à alcool, héritage de l'ancienne école normale. Leur besoin le plus urgent serait l'installation de l'eau potable, particulièrement nécessaire du fait que beaucoup d'élèves viennent à bicyclette de villages relativement éloignés (Nong Veng, Nong Boua…) et ne rentrent pas chez eux à midi. Le coût serait d'environ 8000 F. Ils devront le préciser. Ils avaient également des besoins plus modiques en équipements sportifs pour lesquels j'ai laissé 800 F. Phongsavanh nous redemande des annales du brevet pour les maths, et avec corrigé si possible. Un magnétophone à piles serait également bienvenu pour les cours de langues.

L'école ménagère

Outao a été contacté par Mme Chanvenh, directrice d'une école ménagère de Paksane Neua a fait savoir qu'ils n'avait pas les moyens d'acheter du tissus pour l'apprentissage de la couture. Les frais de scolarité pour des jeunes filles venues de loin posent également problème, mais le devis qu'elle a donné pose quelques questions, il faudrait éclaircir la situation à propos d'un futur voyage.

Pak Beuak

David Sy nous avait alerté il y a deux ans sur l'arrivée de populations du Nord sur les terres de Pak Beuak. C'est une région pas très éloignée de Paksane, 2 heures par la route quand la route est praticable, qui avait été vidée de sa population pendant les années de guerre. Le gouvernement lao poursuit une polique de sédentarisation et de regroupement des populations montagnardes, traditionellement nomades. Cette politique procède de toutes sortes de raisons plus ou moins avouables: - L'écologie: La culture sur brûlis (le Raï) est traditionnelle chez les montagnards. Elle implique en général le nomadisme (déplacement des villages tous les 5 à 10 ans), car le nombre de récoltes que l'on peut faire sur la forêt brûlée est limitée. L'augmentation de la population qui est normale en temps de paix provoque la saturation des zones naturelles où l'on peut continuer à vivre de cette façon. - L'économie: Le Raï entre en compétition avec l'exploitation de la forêt qui représente, avec la vente d'énergie hydroélectrique, la principale ressource pour l'Etat. - Le contrôle des populations: Les populations nomades sont, par nature indépendantes et non intégrées au pays. La sédentarisation facilite le développement de certaines infrastructures liées à l'état (dispensaires, écoles), et permet également de limiter l'autonomisation de certaines ethnies. Il y a donc des gens, venus des provinces de Phong Saly et de Luang Prabang, qui vivent à Pak Beuak et qui sont censés faire la rizière. On leur a promis le paradis, et ils ont vendus le peu qu'ils avaient pour payer le transport. Le problème est que leur culture est de faire le Raï et non pas la rizière. L'un et l'autre nécessitent des outils différents (des outils de coupe pour le Raï et des pioches et des bêches pour la rizière) et un savoir-faire différent. Il y a également les moyens de labour, qui posent problème. Les motoculteurs qui sont aintenant généralisés dans la plaine de Paksane représentent un investissement et un entretien inaccessible à ces pauvres parmi les pauvres. M.Pichit, chef du développement rural nous parle d'un projet de "banque de buffles". Un autre différent entre les Khmus de Pak Beuak et les autorités concernent la chasse. Les problèmes de survie au moment de l'installation a naturellement conduit les hommes à se tourner vers la chasse qu'ils pratiquent normalement avec passion. Cela va à l'encontre de la politique de protection du gibier menée par le gouvernement. Les autorités ont donc confisqué les fusils de chasse. Il s'agissait également d'inciter les hommes à travailler la rizière plutôt que de courir la montagne. Nous n'avons pas obtenu l'autorisation de nous rendre à Pak Beuak pour des raisons de sécurité dont certaines sont peut-être réelles: Il y aurait des risques d'incidents avec des groupes de Hmongs, dont certains viendraient du Viet-nam. Les autorités sont en train de procéder à un recensement de la population.

Nous avons laissé 3000F à David Sy en lui laissant le soin d'estimer ce qui serait le plus utile à Pak Beuak. Plutôt que des buffles qui seront sans doute financés par le gouvernement avec de l'aide internationale, nous préférerins en rester au domaine scolaire. David Sy et Amphone connaîssent bien les instituteurs qui ont été nommés là-bas: Ils ont bricolé un petit chargeur de batterie avec une dynamo de voiture installé sur une chute d'eau. Les batteries leur permettent d'avoir un peu de lumière la nuit.

Emmanuel

Falang : Nom donné en lao aux Français, et plus généralement aux européens

Me Poy : Littéralement, la mère de Poy. En lao, on appelle normalement les parents du nom de leur fils ou de leur fille aînée

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